Bible et Écologie

Publié le par Le théologien

Protection de l’environnement et responsabilité chrétienne... 
A l'heure ou se tient la conférence de Copenhague (COP15) sur le climat, il semble important de reparler de l'écologie face à ce qu'en dit la Bible.

Introduction

Les questions écologiques ont une importance croissante dans le débat public depuis environ une cinquantaine d’années, lorsqu’on a pris conscience de la puissance dévastatrice de l’arme nucléaire et des conséquences de la pollution engendrée par l’exploitation industrielle des ressources naturelles de la planète.

Malgré une nouvelle attention portée à la «nature» grâce au romantisme et à l’essor des sciences naturelles au XIXe siècle, les hommes et les femmes dans leur ensemble n’ont pas vraiment su anticiper la crise écologique; les chrétiens n’ont pas toujours réagi avec la rapidité que l’on était en droit d’attendre de leur part, sauf peut-être dans quelque cénacle théologique ou œcuménique, où l’on s’efforçait pour le moins de réfléchir. Mais le mouvement semble s’inverser depuis une trentaine d’années.

Les conférences internationales ont débuté avec le sommet «Une seule Terre», organisé par les Nations Unies à Stockholm en 1972; le Programme des Nations Unies pour l’environnement a été créé cette même année. Vingt ans plus tard, en 1992, après plusieurs catastrophes écologiques qui ont manifestement contribué à éveiller les consciences, la conférence de Rio de Janeiro a rassemblé 117 chefs d’Etat ou délégués des gouvernements de 178 pays. Ce sommet a débouché sur la rédaction de conventions sur les changements climatiques ou sur la préservation de la diversité biologique. Les délégués ont rédigé l’Agenda 21, un programme de mise en œuvre du «développement durable». Un accord sur le problème de la désertification et un autre sur l’aide au développement ont été signés sur la base de plusieurs accords ou textes antérieurs, comme le rapport Brundtland en 1987, qui définissait le développement durable et jetait les bases d’un programme d’actions urgentes à entreprendre pour préserver l’environnement à l’échelle mondiale. Le bilan du Sommet mondial pour le développement durable, qui s’est tenu à Johannesburg en 2002, est dans l’ensemble positif. Le protocole de Kyoto, élaboré en 1997, sur les changements climatiques (en particulier sur les émissions de gaz à effet de serre) a été ratifié par de nombreux pays, même si des exceptions notables (les Etats-Unis) en ont affaibli la portée symbolique et pratique.

Les Eglises historiques ont emboîté le pas de ces conférences internationales en 1983, à Vancouver, lors d’un rassemblement œcuménique sur le thème «Justice, paix et sauvegarde de la création», sous l’impulsion du physicien allemand von Weizsäcker. En 1989, la Conférence des Eglises européennes convoquait près de 650 délégués à Bâle, en Suisse, sur le même thème, qui sera de nouveau repris à Graz, en Autriche, en juin 1997. Le réseau écologique chrétien européen (ECEN, European Christian Environmental Network) mis en place en 1998, dans le même élan, adresse régulièrement des appels aux Eglises chrétiennes et leur propose de célébrer un «Temps de la création», avec des liturgies appropriées, du premier dimanche de septembre au deuxième dimanche d’octobre. Toujours en Suisse, à Villars en 1987, les chrétiens évangéliques ont signé une Déclaration sur l’entraide et le développement, mais ce texte est souvent passé inaperçu. Les travaux du Comité de Lausanne ont également rendu les évangéliques sensibles à la nécessité de préserver la création.

La prise de conscience des problèmes écologiques s’est donc approfondie parmi les chrétiens dans leur ensemble. Elle s’est accompagnée, dans certains cas, d’une repentance pour les fautes commises dans le passé, les négligences dans ce domaine. Les Eglises ont lancé un appel à changer de comportement pour préserver la création. La réflexion théologique s’est enrichie, avec des nuances cependant assez sensibles au sein des diverses dénominations chrétiennes. La Fédération protestante de France s’est dotée, par exemple, d’une cellule de réflexion, le Forum du développement durable, qui s’apprête à relayer des informations pratiques et des recommandations dans les différentes Eglises de la fédération.

Nul ne pourrait donc affirmer aujourd’hui que les Eglises chrétiennes ne se préoccupent pas de la préservation de l’environnement ou du développement durable. Mais il faut bien reconnaître que les membres de nos communautés n’ont pas toujours été informés ou enseignés sur ce sujet. La mise en pratique des mesures préconisées en haut lieu semble difficile sur le terrain, voire utopique et même inutile pour certains, qui considèrent que les petites actions individuelles ou communautaires pour protéger l’environnement se perdent dans l’océan des problèmes écologiques. Les chrétiens professionnels de l’environnement discernent souvent mal le rapport spécifique entre leur activité et leur foi. Quelles sont donc les données bibliques et théologiques qui peuvent influencer notre regard sur la création et notre action pour la préserver des effets les plus néfastes de notre civilisation contemporaine?

La foi en un Dieu créateur et le mandat culturel
Nous croyons, quelles que soient nos convictions sur la manière dont Dieu a créé le monde, que Dieu est notre Créateur. Le Symbole des apôtres, qui est probablement l’une des plus anciennes confessions de foi chrétienne, commence par ces mots: «Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre.» Le Symbole de Nicée-Constantinople (381) précise que nous croyons en un Dieu créateur «de toutes choses visibles et invisibles…» La Confession de foi de La Rochelle ajoute que «nous croyons non seulement que Dieu a créé toutes choses, mais qu’il les gouverne et les conduit, disposant et réglant selon sa volonté tout ce qui arrive dans le monde». Dieu n’est pas seulement notre Rédempteur, en Jésus-Christ, il est aussi notre Créateur, le Seigneur qui règne sur ce monde et le soutient; il faut maintenir ces vérités ensemble, afin de ne pas privilégier l’une au détriment de l’autre. Notre foi en un Dieu créateur influence notre regard sur le monde, sur les hommes et les femmes, comme sur toute créature; elle influence également notre façon de vivre dans ce monde.

Plusieurs couples de verbes sont employés dans le livre de la Genèse, pour définir précisément le mandat adressé par Dieu à l’homme et à la femme: «multiplier et remplir la terre», «dominer et soumettre» cette terre, les animaux et la végétation qu’elle renferme (et les ressources naturelles, au sens large); et, enfin, «cultiver et garder» la terre, ou le «jardin», dans lequel, d’après la Genèse, Dieu a placé l’homme et la femme au commencement. Ce mandat demeure après la chute, la révolte de l’homme et de la femme contre Dieu, la rupture de l’alliance et de la communion avec Dieu; il est simplement plus difficile à mettre en œuvre, après que la malédiction prononcée par Dieu a affecté la nature et les êtres humains. Dieu ne laisse cependant pas les hommes et les femmes totalement désemparés, sans défense et sans espérance; il leur donne la grâce d’avoir des enfants, de cultiver la terre et d’élever des troupeaux, de forger des outils et d’exercer leurs talents artistiques.

Que signifient ces verbes de la Genèse pour tous les hommes et femmes de ce monde? En quoi consiste ce mandat que Dieu nous confie? Quelles en sont les conséquences pour le milieu naturel, pour notre environnement? Enfin, les chrétiens ont-ils une responsabilité plus particulière dans ce domaine de la protection de l’environnement? Nous tenterons d’apporter à ces questions quelques réponses qui nous permettront d’esquisser ainsi une éthique de la création.

A) Multiplier et remplir la terre
On dénombrait, au début du XIXe siècle, environ 1 milliard d’individus, 4 milliards en 1930, 6 milliards en l’an 2000. Cette «explosion démographique» est en partie la cause de la dégradation de notre environnement actuel. Il a fallu, en effet, nourrir cette population sans cesse croissante, et pour cela développer l’agriculture et l’industrie, puis assurer la distribution à grande échelle des produits; ces mesures indispensables ont malheureusement entraîné une pollution indubitable et perturbé les équilibres naturels.

Sur le plan de l’alimentation, la situation est très inégale dans le monde. Dans certaines régions, la malnutrition est toujours une réalité, en particulier en Afrique subsaharienne. La famine demeure une menace, lorsque les conditions climatiques sont défavorables ou, plus souvent, lorsque des conflits éclatent ou que l’aide est mal répartie. En revanche, dans nos pays dits «développés», nous avons largement dépassé le seuil du bien-être élémentaire, même si certains d’entre nos concitoyens ne bénéficient toujours pas, hélas, de cette abondance.

On estime que la population mondiale pourrait culminer à 10 ou 12 milliards, voire 14 milliards d’individus d’ici à un siècle (selon les estimations les plus réalistes). Il semble qu’il soit possible de nourrir cette population, à condition qu’aucune perturbation majeure, climatique ou politique, ne survienne. Il est vrai qu’après la tyrannie de la procréation incontrôlée, la tendance est actuellement à la maîtrise de l’évolution démographique, parfois de façon excessive, si l’on considère que la plupart des pays développés ont un taux de fécondité inférieur à celui qui serait nécessaire pour assurer le renouvellement des générations. Et cela pose déjà des problèmes sociaux, qu’il va falloir désormais résoudre à plus ou moins court terme.

Le défi aujourd’hui est de trouver des solutions agricoles, industrielles et urbaines qui nuisent le moins possible à l’environnement, tout en permettant de nourrir et d’abriter au mieux le plus grand nombre d’individus, et cela sans freiner le progrès économique, technologique, scientifique: c’est une définition du développement durable. Le rapport Brundtland (1987) précisait que le développement actuel devrait aussi permettre aux générations futures de vivre dans des conditions de confort optimales.

B) Dominer et soumettre
La grâce que les théologiens qualifient de «générale» ou «commune» ­– la grâce que Dieu accorde à toutes ses créatures – n’est pas étrangère à l’exploit réalisé par l’humanité pour se nourrir. Mais cet exploit, ce gigantesque effort consenti par les hommes et les femmes dans le monde, n’a pas été accompli dans le seul but de nourrir les plus pauvres et de subvenir aux besoins de ceux qui travaillent.

Nous voyons se développer, depuis les débuts de l’âge industriel, parfois même en prenant appui sur ces verbes de la Genèse, une domination immodérée, une exploitation presque sans borne de toutes les ressources naturelles de la création. Les conséquences de cette surexploitation sont parfois tragiques. Il n’est pas normal que le souci du rendement, qui a sa part légitime, ait conduit les éleveurs à utiliser, souvent sans discernement ni précautions suffisantes, des farines animales, des antibiotiques ou des hormones de croissance. Il n’est pas juste d’utiliser la formidable puissance de nos machines pour détruire sans frein les espaces naturels: près de 9 millions de kilomètres carrés ont été défrichés et transformés depuis 1850 pour répondre, il est vrai, aux besoins d’une population et d’une urbanisation croissantes. La gestion de l’espace urbain n’a pas toujours été la meilleure, l’organisation de nos villes ou de nos régions laisse parfois songeur. Et que dire de nos loisirs, de nos invasions saisonnières dans les montagnes ou sur les plages, qui laissent souvent des traces indésirables dans «la nature»? Il n’est pas normal, enfin, que l’on développe l’industrialisation sans se préoccuper aussi de la pollution qu’elle peut engendrer. Certains sites ont été totalement défigurés, souillés, anéantis par une pollution parfois dramatique et mortelle.

On a recensé, dans le monde, environ 1,4 million d’espèces animales et végétales. Il y aurait probablement en réalité quatre à cinq fois plus d’espèces à la surface de la terre. Nous avons encore du travail pour identifier et nommer les plantes et les animaux de ce monde! Les milieux les plus riches disparaissent cependant à grande vitesse, en particulier la forêt équatoriale des pays en voie de développement, par centaines et même par milliers d’hectares chaque jour (100 000 kilomètres carrés par an, soit environ un cinquième de la France). On avance que deux ou trois espèces animales ou végétales disparaîtraient chaque jour et, parmi elles, certaines plantes qui auraient pu contenir des éléments nécessaires à la fabrication de médicaments. Des milliers d’espèces sont directement menacées d’extinction. Parmi les causes de ces disparitions prématurées, on cite généralement la pression démographique, l’extension des zones industrielles et résidentielles, le drainage quasi systématique des marais et la destruction des forêts, l’usage abusif des pesticides ou des engrais (surtout pendant les années 1970), les pratiques agricoles discutables, mais aussi nos mauvaises habitudes et notre négligence.

Domination excessive, donc, mais l’excès contraire ne vaut pas mieux: certains systèmes religieux ou courants écologiques préconisent en effet la méthode douce, et parfois même le laissez-faire absolu. Parmi les adeptes du mouvement nébuleux et syncrétiste du Nouvel Age, beaucoup prônent un respect de la nature qui semble a priori très estimable; mais il s’inspire, en réalité, d’une vision panthéiste et orientale de la nature. On ne touche pas à tel animal, car il est une parcelle de la divinité, il est sacré, il est la réincarnation d’un individu, homme ou femme, qui a plus ou moins bien agi dans sa vie antérieure. Les systèmes religieux et philosophiques qui recommandent de ne pas intervenir sur la nature sont inspirés par un idéalisme mystique ou par le fatalisme, dont nous pouvons constater les effets funestes sur les populations, si longtemps livrées à la maladie, la malnutrition et la prolifération anarchique. Cette bonne résolution de respecter tous les êtres vivants est souvent mise à mal, lorsqu’on dort dans une chambre peuplée de moustiques virulents, ou que l’on cultive quelques légumes, eux aussi abondamment visités par les parasites! Il nous faut donc faire un choix entre le tout «dominer et soumettre», en vogue depuis l’âge industriel, et l’utopique laissez-faire prôné par de doux rêveurs ou par les plus résignés, qui ne sont pas toujours les plus inoffensifs.

C) Cultiver et garder la terre (le jardin)
D’après la Genèse, les hommes et les femmes étaient invités à remplir, dominer et cultiver la terre en communion avec Dieu, c’est-à-dire avec la sagesse et le discernement que Dieu leur inspirait. Il ne s’agissait pas pour eux d’exercer leur tyrannie sur la création, mais plutôt d’en prendre soin pour le bien de toutes les créatures et pour la gloire du Créateur. L’un des verbes traduits par dominer, l’hébreu radâ, est employé à plusieurs reprises dans le Pentateuque. Dans le Lévitique, en particulier, il est rappelé aux descendants d’Abraham, dans le cadre des lois sur le travail domestique, qu’ils ne doivent pas dominer sur leurs frères de façon tyrannique (Lv 25 et 26). Ces lois étaient données pour éviter les problèmes de l’esclavage. Les serviteurs juifs pouvaient être rachetés par un membre de leur famille; ils avaient la possibilité de recouvrer la liberté lors de l’année sabbatique, tous les sept ans, ou lors du jubilé, tous les cinquante ans. Le même verbe dominer est employé par les prophètes, comme Ezéchiel ou Jérémie, qui rappellent que le roi doit exercer sa domination pour le bien de son peuple, comme un berger envers son troupeau et non comme un tyran assoiffé de pouvoir.

En hébreu, les verbes «cultiver» (avad) et «garder» (shamar) ont aussi une connotation religieuse: on garde les commandements de Dieu, et le verbe cultiver – travailler – peut avoir le sens de «rendre un culte», «servir Dieu». Ce verbe est employé pour désigner l’activité des lévites dans le tabernacle dressé dans le désert ou dans le temple de Jérusalem. Les prêtres étaient tenus de «garder» le sanctuaire, et notamment de préserver la pureté du lieu saint de toute souillure profane. L’autorité des êtres humains, déléguée par Dieu, leur vocation (remplir et cultiver la terre, identifier, nommer et protéger les êtres vivants), leur domination impliquent également leur responsabilité devant Dieu.

La nature porte l’empreinte du Créateur, comme le suggère l’apôtre Paul au début de l’épître aux Romains, où il fait écho à de nombreux psaumes et à d’autres textes de l’Ancien Testament. Cette révélation de Dieu dans la nature est partielle, mais les hommes et les femmes créés à l’image de Dieu peuvent au moins reconnaître, dans cette nature, la marque de la divinité. Cela les rend même, souligne l’apôtre Paul, «inexcusables de ne pas avoir rendu leur culte au seul vrai Dieu». Cette révélation fonde donc leur responsabilité. Elle dévoile, d’une certaine manière, leur faute devant Dieu: ils se sont tellement fourvoyés qu’au lieu de servir le Créateur, ils ont servi les créatures. Autrement dit, ils ont rendu un culte à la création; ils ont travaillé pour la seule création. Le renversement est alors complet: au lieu de dominer sur les poissons, les oiseaux et les reptiles, les animaux de tous les milieux, les hommes et les femmes en sont réduits à adorer ces créatures, à les diviniser. Les vices, les péchés, dénoncés par l’apôtre dans la suite de sa lettre aux Romains, sont éloquents: ils trahissent la prétention de l’être humain à la démesure, à franchir les limites de sa condition, tant sur le plan spirituel que moral et pratique, dans tous les domaines, familial, sexuel, social et économique. Or, c’est bien dans le respect des limites fixées par Dieu que se trouve sans aucun doute l’alternative à l’exploitation démesurée de la création, à cette divinisation, ce culte des idoles dénoncé par les prophètes et les apôtres. En voulant s’affranchir de Dieu, en idolâtrant la création au lieu d’adorer le Créateur, l’homme qui se croit sage se conduit en réalité comme un insensé.

Les êtres humains prétendent mettre en œuvre leur raison et leur vision mécaniste d’un monde sans Dieu, où ils ne voient qu’un enchaînement de causes et d’effets qu’il leur appartient de comprendre pour mieux le maîtriser. Mais leur volonté de dominer la création, afin d’en tirer le plus grand bénéfice – et le plus immédiat –, leur cupidité idolâtre les conduisent à appauvrir cette création de façon aujourd’hui alarmante, à la polluer d’une manière parfois irréversible à court ou moyen terme, à la modifier (notamment sur le plan génétique) sans toujours maîtriser ces changements, un peu comme l’apprenti sorcier.

D) Mandat culturel et responsabilité chrétienne
Les chrétiens, comme le prétendait Lynn White dans un article de la revue Science (1967) demeuré célèbre, portent-ils une responsabilité toute particulière dans la crise écologique?

Les lois de l’Ancien Testament, énoncées par Moïse et rappelées par les prophètes, mettent en évidence le lien entre la terre – sa fécondité – et l’obéissance morale et religieuse du peuple de Dieu. Le peuple d’Israël devait observer le sabbat, un jour par semaine, et ne pas travailler ce jour-là; le repos était pour ces hommes et ces femmes un signe de leur dépendance envers le Seigneur, de leur foi en Dieu qui pouvait pourvoir à leurs besoins même lorsqu’ils se reposaient. C’était pour eux le rappel qu’ils étaient des créatures limitées dans le temps et dans l’espace et qu’ils devaient respecter leurs limites aussi bien que celles des autres créatures, dont les animaux avec lesquels ils travaillaient. La terre même devait «jouir de ses sabbats», selon l’expression biblique, elle devait se reposer pour être plus féconde. Mais lorsque ces commandements étaient transgressés, la terre, littéralement, «vomissait» les habitants (Lv 18.27). L’image est éloquente! La terre ne supporte pas la surexploitation par les hommes, et cela la rend malade. Elle subit les effets de la désobéissance des hommes à la Loi de Dieu.

Dans les livres du Lévitique et du Deutéronome, en particulier dans l’énoncé des bénédictions et des malédictions, un lien étroit est souligné entre l’obéissance à Dieu, le climat favorable, la fertilité de la terre et l’abondance des récoltes; la solidarité entre les créatures assure la sauvegarde de l’ensemble de la création. Cela demeure toutefois un idéal à atteindre; il serait pour le moins excessif de considérer tout désordre actuel dans le monde comme la conséquence des fautes précises d’un peuple ou d’individus envers Dieu. Nous savons à quels excès cette interprétation simpliste peut, hélas, mener… L’apôtre Paul utilise l’expression «empire du péché» pour désigner un monde marqué par la réalité du mal, «assujetti à la vanité», un monde que Dieu veut sauver en le réconciliant avec lui par Jésus-Christ.

Les hommes peuvent donc soumettre la création, à condition de rester eux-mêmes soumis à Dieu, à ses commandements, à condition qu’ils demeurent en communion avec Dieu. Et cela est aujourd’hui possible, au moins jusqu’à un certain point, puisque Dieu lui-même a rétabli cette communion avec tous les hommes et toutes les femmes; c’est en tout cas ce que croient les chrétiens, qui reconnaissent en Jésus le Fils de Dieu, le médiateur d’une nouvelle alliance entre Dieu et son peuple. Mais ce peuple de Dieu n’est pas encore dans la «nouvelle création», même si les chrétiens, juifs et non-juifs, insiste l’apôtre Paul, sont d’ores et déjà de nouvelles créatures – littéralement (en grec) une nouvelle création – en Jésus-Christ (2Co 5.17).

Les chrétiens vivent plus ou moins bien cette tension entre le présent et l’avenir, spécifique à leur foi. Ils ont parfois tendance à mettre l’accent sur les dernières phrases du Credo, le retour de Jésus-Christ, le jugement dernier, la «dissolution de toutes choses» évoquée par l’apôtre Pierre dans sa deuxième lettre, la «fin du monde», pour employer une expression plus familière aux accents apocalyptiques. Tout doit disparaître, comme au temps des soldes! Après moi, le déluge! Mais la fin a commencé depuis deux mille ans, Jésus et ses disciples l’affirment. La discontinuité entre l’ancienne et la nouvelle création n’est peut-être pas aussi radicale. Certes, la Bible l’évoque, Jésus lui-même le souligne: le jugement purificateur aura lieu; mais la Bible évoque aussi la continuité entre cette création devenue corruptible et la nouvelle création incorruptible à venir, qui est déjà révélée en Jésus-Christ ressuscité. Au jour de la résurrection finale, la nature elle-même, le ciel et la terre seront régénérés, renouvelés, recréés, transformés…

Dieu demeure le Seigneur de toute la création, de toute créature, et c’est donc l’ensemble de cette création qui est appelé, avec les élus de Dieu, au salut, au rétablissement de toutes choses évoqué par l’apôtre Paul (Rm 8.18-23), c’est-à-dire au rétablissement de relations justes, dans la foi en Jésus-Christ, entre les créatures et leur Créateur, mais aussi entre les créatures elles-mêmes. La matière, dans la Bible, n’est pas assimilée au mal. Dieu lui-même choisit de s’incarner en homme et Jésus ressuscite avec un corps que ses disciples peuvent reconnaître et que Thomas peut toucher. Il nous faut lutter contre l’idée, issue du platonisme et du gnosticisme grecs, d’un «ciel» ou d’un «royaume de Dieu» désincarné, qui serait libéré de toute matière assimilée au mal, le lieu des âmes pures sans corps. On retrouve cette même pensée dans les religions ou philosophies orientales, qui considèrent le monde matériel comme une illusion, pour mettre l’accent sur le monde spirituel. La pensée biblique ne méprise pas cette création, qui est déclarée bonne. Elle inclut la nouvelle création, une régénération spirituelle, certes, déjà commencée en ceux qui ont foi en Jésus-Christ, mais aussi une rédemption corporelle, la résurrection des êtres humains dans de nouveaux corps incorruptibles, appelés à vivre sous le règne de Dieu.

Les chrétiens, comme d’ailleurs les non-chrétiens, vivent parfois avec la pensée, plus ou moins consciente, que les ressources naturelles sont sans limite, que la diversité biologique ne semble pas souffrir d’un appauvrissement, qu’il y aura de toute façon «une solution» et que l’homme vaut bien plus qu’une fleur, un oiseau, un poisson, un coléoptère ou un serpent. L’homme et la femme sont des créatures précieuses; nous avons raison de nous préoccuper du salut et du bien-être de nos contemporains. Mais nous cherchons, précisément, en tant que chrétiens, à protéger cette nature où Dieu se révèle en partie et que nous sommes appelés à gérer comme de bons intendants mandatés par leur créateur. Nos réserves naturelles et énergétiques sont limitées: l’eau potable manque dans de nombreuses régions du monde (et pose aussi des problèmes de régénération dans nos pays développés), bien des ressources ne sont pas inépuisables… Le pétrole, par exemple, est une énergie fossile qui met extrêmement longtemps à se constituer, mais nous sommes en train de l’épuiser en deux ou trois siècles à peine. Cela vaut aussi pour l’uranium dans nos centrales nucléaires actuelles, grandes consommatrices de ce minerai dont on utilise une part infime (1 à 2%) dans le processus de fission pour en dégager l’énergie tant convoitée…

Nous devons donc changer nos modes de comportement si l’on veut que les générations suivantes vivent dans des conditions acceptables. Nous avons besoin de sagesse pour gérer l’avenir – notre avenir, mais aussi celui de nos enfants ou de nos petits-enfants… Nous pouvons économiser nos ressources, protéger le patrimoine naturel qui nous est confié, penser aux générations futures et dénoncer l’égoïsme de notre génération. Nous relevons le défi, en tant que chrétiens, de respecter les limites qui nous sont imposées par Dieu. Nous devons essayer de gérer cette création, de «cultiver le jardin», de remplir cette terre et en prendre soin d’une façon intègre, en communion avec notre Créateur, autant qu’il est possible dans le cadre de la «nouvelle alliance».

Nous partageons toutefois cette responsabilité avec l’ensemble de nos contemporains engagés dans tous les domaines: les autorités politiques, les industriels, les chercheurs et les biologistes, les agriculteurs, les grands distributeurs… et les consommateurs, que nous sommes tous! Il est trop facile de rejeter la responsabilité sur un seul des maillons de la chaîne. Les recommandations publiées lors des grands rassemblements internationaux ou œcuméniques vont dans le même sens, comme les conseils émis (en particulier sur internet!) par le gouvernement français pour contribuer à la préservation de l’environnement dans notre pays… Comment pouvons-nous donc, dans notre univers quotidien, contribuer à protéger la création, à lutter contre la surexploitation des ressources? Les pistes de réflexion que nous suggérons ci-dessous sembleront peut-être un peu utopiques, voire simplistes… L’idéal à atteindre est élevé; il s’apparente même à la quadrature du cercle si l’on cherche à satisfaire toutes les conditions du «développement durable», parfois contradictoires…

E) Solutions pratiques
Nous pouvons:
– Résister tout simplement aux tentations de la publicité, de la mode, du matérialisme et, en revanche, nous contenter davantage de ce qui est nécessaire et non superflu pour vivre: n’hésitons pas à marcher à contre-courant! Revenons à un style de vie plus modéré…
– Eviter de tomber dans les pièges de la civilisation des loisirs, du divertissement (la diversion est contraire à la conversion!). Exerçons notre esprit critique, notre discernement humain et spirituel, à la lumière de la Bible, et n’ayons pas peur de remettre ainsi en cause les modèles dominants… Tout est permis, sans doute, mais tout n’est pas utile, loin de là!
– Réduire notre consommation d’essence et marcher davantage, ou utiliser nos vélos! Nous pouvons aussi réduire, dans certains cas, notre consommation d’eau potable, d’électricité, etc.
– Lutter contre la pollution domestique et pratiquer le tri sélectif des déchets en vue du recyclage (à condition que des filières de recyclage existent, qu’elles soient bien organisées et rentables) et inciter nos autorités locales dans ce sens.
– Favoriser le développement des énergies renouvelables (solaire, éolienne, eau [hydroélectricité], etc.), mais est-il réaliste de tout en attendre? L’énergie nucléaire restera très probablement indispensable, il importe donc de favoriser la recherche pour mieux la maîtriser et rentabiliser l’utilisation de l’uranium…
– Développer l’éducation, la sensibilisation à l’environnement, en particulier auprès des jeunes, dans le cadre du catéchisme, par exemple, et des associations comme A Rocha (Le Rocher), créée en 1983 par le pasteur anglican Peter Harris et soutenue depuis le premier jour par son collègue et ami John Stott. La branche française de cette association a été créée en France en 2000 et s’est implantée près d’Arles, où elle contribue sur les plans scientifique et pratique à la protection de la vallée des Baux-de-Provence.
– Dénoncer la désinformation dont nous sommes souvent l’objet, ce qui suppose que nous fassions l’effort de nous informer, même si cela n’est pas toujours facile…
– Participer au débat politique (gestion de la cité): rien ne nous empêche de faire entendre notre voix auprès des autorités locales, régionales ou nationales, pour les encourager à prendre des mesures saines visant à protéger l’environnement.
– Etre sensible à la situation des pays du tiers monde, où les risques de pollution et de surexploitation sont encore accrus à cause du manque de réglementation sur place et de moyens pour lutter efficacement, ou encore à cause de l’appétit parfois démesuré des grands groupes industriels, qui peuvent cependant avoir dans certains cas une influence positive.
– Rechercher des solutions adéquates par le biais de nos œuvres ou des missions chrétiennes et favoriser le «commerce équitable», comme s’y efforce, par exemple, le SEL, le Service d’entraide et de liaison, basé à Cachan, près de Paris.
– Aborder ce sujet lors d’un débat dans nos Eglises et trouver ensemble des solutions pratiques à notre portée. Il faut poursuivre le débat dans ce sens et ne pas négliger les petits commencements: la mise en pratique des recommandations formulées par les autorités civiles ou religieuses commence par des gestes très simples qui visent à préserver la création dans notre univers quotidien.
– Etre davantage présent dans le débat public, où deux tendances s’affrontent :
    • Une vision mécaniste, matérialiste, déterministe: on ne voit dans le monde qu’un enchaînement d’effets et de causes qu’il importe de comprendre et de maîtriser, sans référence à Dieu.
    • Une vision plus spirituelle, souvent idéaliste et mystique, qui met l’accent sur le sens de l’existence et de la vie, mais qui tend à diviniser la nature; cette pensée est largement récupérée par le mouvement du Nouvel Age, de tendance panthéiste et syncrétiste, très présent dans les milieux écologistes.

Cette dernière influence est parfois sensible jusque dans les rassemblements organisés par le Fonds mondial de la nature (WWF) et l’Alliance des religions et de la conservation (ARC). Une première manifestation de ce courant a eu lieu en marge du rassemblement interreligieux d’Assise, en 1986. Il a pris une certaine ampleur, jusqu’au rassemblement de Katmandou en l’an 2000. En France, ce courant se développe depuis les rassemblements interreligieux, en 2001, au monastère (orthodoxe) de Solan, dans le Gard, et à celui du Mont-Saint-Michel, en avril 2003. L’apport des différentes traditions religieuses sur la réflexion et la protection active de l’environnement est souvent positif, mais le flou syncrétiste qui semble caractériser ces rassemblements des grandes et petites religions pose problème. L’écologie risque de devenir une nouvelle idéologie de portée mondiale, c’est peut-être même la prochaine grande utopie universelle…

Notre point de vue chrétien mérite le respect. Il est porteur d’un projet de vie pour ce monde présent, même si les chrétiens n’en ont pas toujours été les meilleurs témoins, loin s’en faut! Nous avons une vision du monde, de notre prochain, de notre environnement spécifique à la foi en un Dieu créateur. Notre regard se tourne également vers le monde à venir, car nous croyons que Dieu renouvellera un jour cette création. Et nous croyons que notre responsabilité actuelle n’est pas sans conséquences sur le monde à venir.

Nous savons, en tant que chrétiens, qu’il n’y a pas (et qu’il n’y aura pas) d’écologie parfaite. Nous ne croyons pas que l’homme sera capable d’établir le règne de Dieu sur terre, grâce à son intelligence, son habileté technique, ni même grâce à ses mesures nécessaires de protection de l’environnement ou pour assurer un développement durable. Nous devons rester vigilants et dénoncer la réalité du mal, comme nous devons aussi dénoncer l’utopie du progrès, de la productivité ou de l’écologie qui nous délivreraient de ce mal ancré dans le cœur de l’homme; c’est sur ce point précis que la théologie sous-jacente du mouvement inauguré par le physicien von Weiszäcker nous semble révéler quelque faiblesse.

Nous ne sommes pas pour autant contre le progrès ou l’évolution des techniques qui nous procurent un certain confort! Mais ce confort, sans Dieu, peut être un piège, dès lors qu’il nous conduit à ne plus reconnaître en Dieu notre Créateur, dont nous demeurons dépendants (cf. Dt 8). Ce confort peut aussi nous donner l’illusion que notre pouvoir sur la création et les créatures est sans limite.

L’annonce de l’Evangile, la conversion des hommes et des femmes à Dieu, un véritable changement de comportement dans tous les domaines de notre vie peuvent atténuer les effets du mal, tant parmi les êtres humains que dans la nature. La création tout entière sera ainsi mieux respectée. Notre éthique de la création n’apportera sans doute qu’une amélioration partielle. Dieu seul reste souverain pour régénérer cette terre, pour «créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre». Cela ne doit pas nous empêcher de combattre le mal sous toutes ses formes, d’être sensibles à notre environnement, dans une authentique perspective chrétienne, en communion avec Dieu. Car prendre soin de la création, dans le temps présent, c’est aussi une façon d’aimer Dieu et notre prochain…
F. Baudin, Revue Réformée n° 232,  Bible et ecologie, mars 2005

Publié dans Théologie Pratique

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